Le contact de l’eau sur mon corps était si plaisant après tout ce que je venais de vivre. Ce que nous venions de vivre, devrais-je dire? Pour une raison qui échappait complètement à ma compréhension, je commençais à intégrer, peut-être même à apprécier ce « nous ». Dire que quelques jours auparavant, nous étions de parfaits étrangers les uns pour les autres.
Je jetai un regard vers la plage. Malgré la nuit, je les voyais poursuivre l’entrainement. Je ressentis une once de culpabilité à me détendre ainsi alors qu’Ondine dressait fièrement son bouclier sous les coups de Leone, et que Morgoth et Talos se concentraient pour accroître leurs pouvoirs magiques.
Moi, je profitais de l’eau.
Était-ce mal? Devions-nous devenir des machines de guerre? Soul ne m’avait-il pas dit que notre erreur, du moins, la première avait été de semer la mort, justement, sans discernement?
Pourquoi m’étais-je laisser aller à cette bassesse purement humaine qui exprime sa peur par une violence irréfléchie? Cela avait peut-être un sens pour les autres : Morgoth et sa curiosité morbide, pourtant presque enfantine, Talos et cette rage qui semblait bouillir en lui, à le faire s’enflammer, et Ondine … Je n’avais aucune idée de ce qui pouvait pousser Ondine à agir. Le devoir? L’habitude? Peut-être quelque chose de plus profond?
Quelle étrange connexion pouvait exister entre ces personnages et moi pour que, quelques heures plus tôt, dans les bois, je risque ma vie pour la leur? Et si Nuage, cette étrange petite créature, ne m’avait pas entendue? Et si un autre avait vu le danger, aurait-il agit de même?
Je réalisais soudain que je me trouvais debout dans l’eau, les poings serrés.
Toutes ces questions, toutes ces incertitudes et l’inconnu qui nous entourait depuis que nous avions quitté le navire entretenait en moi une tension prête à resurgir à chaque instant. Et au lieu de me garder alerte, cela brouillait ma concentration. J’avais accumulé les erreurs de manière plus que dangereuse et si je ne me reprenais pas, cela me jouerait certainement des tours fâcheux.
Voilà où se trouvait mon entrainement: me recentrer, tempérer mes craintes, écouter mon instinct, faire le vide pour saisir l’essentiel, le vital.
Je me concentrais sur ces chants que nous fredonnions avec mes sœurs lors de nos jeux d’enfants. Ils avaient toujours eu le pouvoir de me donner un sentiment de quiétude, d’invulnérabilité. A mesure qu’ils envahissaient mon esprit, j’abandonnais mon corps à l’eau, bloquant ma respiration, fermant les yeux. Je m’enfermais en moi-même et me refugiais dans une bulle aquatique. Sans aucun mouvement, je me laissais glisser sur le fond de la mer.
Désormais, la musique m’emplissait pleinement et rien d’autre n’existait. Repartir du vide et assembler ce qui doit l’être. Les images de mon enfance accompagnant la musique se mirent à tourner, à accélérer. Je me revis avec Lalael, ma sœur ainée qui faisait preuve d’une patience incroyable. Je revis la déception de mon père et les larmes de ma mère lorsque les gardes me ramenèrent après mon premier larcin raté. Je fouillais parmi mes souvenirs, gardant les sentiments à distance quand soudain un visage se démarqua. Il surgit hors de ma mémoire comme il était sorti de l’ombre le jour où je l’avais rencontré pour la toute première fois. Un visage avenant, un sourire enjôleur. Je sentais monter en moi des vagues de sensations, de sentiments que je n’arrivais pas à contrôler. L’amour, le désir, la peur puis la douleur. Soudain, un profond sentiment de haine me vrilla les intestins. Mon corps tout entier se tendit sous le souvenir de la douleur. La douleur de la chair d’abord mais une douleur plus insidieuse aussi, celle de la trahison. Et ce visage à nouveau, souriant encore. Souriant toujours lorsqu’il m’abandonnait à mon triste sort.
Soudain, tout mon corps se relâcha, je remontais à la surface et prit une grande bouffée d’air. Lorsque Soul m’avait trouvé, c’est à Lui que j’avais pensé. Ils semblaient avoir cette même capacité à lire en moi, à fouiller en moi. Ils avaient cette même capacité à faire naitre en moi des sentiments contradictoires. Ce désir mâtiné de risque et d’interdit auquel je me refusais de céder. Ils étaient l’opportunité de me laisser aller à ma véritable nature, de laisser libre court à mes pulsions sans autre morale que la mienne. Mais ils étaient aussi le danger, la peine et la douleur.
Je regardais ma main et fit bouger mes doigts.
Dans la chronologie de Daerdedween, cet épisode se situe après le premier chapitre de son aventure dans la Campagne « Valcia »