Ces visages que l’on n’oublie pas

“Quelques souvenirs de mon enfance sont encore enfouis quelques part dans les tréfonds de ma mémoire. Rien de très clair, ceci étant. La plupart du temps, ça me vient comme une image un peu floue et ca disparait avant que j’ai pu en saisir plus que les contours. Tu sais, c’est davantage une histoire de sensations, en réalité. Il suffit d’une lumière particulière à la fin de la journée et ça me ramène là-bas l’espace d’un instant. Enfin, je pense que la familiarité de ces images, de ces sensations, provient de leur appartenance à quelque chose de mon passé.Ah! la mémoire. Le pire, c’est que je ne peux pas décrire grand chose. C’est comme bloqué à l’intérieur de moi. Je crois que notre esprit devient particulièrement capricieux lorsque qu’il s’agit de notre propre histoire.”

Elle suspendit son récit, comme si elle réfléchissait à ses propres paroles. 

“Au fil du temps, je me suis convaincue que mon cerveau lui-même refusait de garder trace de ce qui s’était passé. Ou bien qu’il s’épargnait la surcharge en écartant des éléments inutiles. Mais ce ne sont que des suppositions, je suis loin d’être une spécialiste de ces choses. C’est seulement que … tu sais, ça me revient tellement souvent à l’esprit. En fait, petit enfant, j’ai dû affronter quelque chose d’assez terrible. Je veux dire, en plus du fait d’être enlevée à ma famille et tout ça. Après. Je crois que ça vient de là. Un jour, j’ai réalisé que je n’arrivait pas à voir le visage de ma mère. Ni d’aucun des membres de ma tribu. En revanche, celui de l’homme qui m’avait enlevé était d’une telle clarté! Et tellement présent dans mon esprit. Pourquoi mon cerveau avait-il choisi de conserver une image si terrible au lieu de … visions plus réconfortantes. J’imagine qu’avoir été capable de m’endormir en visualisant ma mère aurait été plus apaisant, non? Ça aurait adouci un peu le traumatisme d’avoir été enlevée et vendue comme un animal. Et puis, je me suis dit que mon cerveau avait certainement un meilleur plan. Parce qu’un jour, il me faudrait trouver cet homme et lui faire payer ses actes. Un peu banal, j’en conviens, mais une revanche même classique reste un revanche. Quant à mes parents, nul doute que si nos chemins se croisent à nouveau, je sais au plus profond de mon cœur que je les reconnaîtrais sans peine. C’est dans mon sang, tu comprends?”

En disant cela, elle se leva et commença à déambuler dans la pièce étroite et sale, chichement meublée. Elle observait ce qui l’entourait, son nez couvert de taches de rousseur légèrement froncé de dégoût. Ou bien était-ce l’odeur? Elle évitait soigneusement de toucher quoi que ce soit mais s’arrêta à la fenêtre et, délicatement, d’une main gantée de dentelle blanche, elle écarta le rideau crasseux pour observer la rue en contrebas dans laquelle jouaient d’autres enfants. Son regard s’y attacha un instant, un vague sourire aux lèvres. Elle ne semblait même pas dérangée par les immondes borborygmes provenant de l’homme en train de s’étouffer dans son propre sang, sur le lit rudimentaire qui occupait la majeure partie de la pièce. Soudain, avec un soupir, elle s’arracha à sa rêverie et reprit son monologue : 

Bientôt, être un souvenir sera tout ce qui te sera permis. Un désagréable souvenir que le temps viendra effacer de ma mémoire à tout jamais. Et peut-être qu’alors il y aura à nouveau de la place pour des visages amicaux.

Se tournant brusquement vers l’homme, elle ajouta, une moue soucieuse sur son visage enfantin:

“Ca prend plus longtemps que prévu, tu ne trouves pas?”

L’homme lui jeta un regard incrédule et paniqué, incapable de contrôler les tremblements qui agitaient son corps tout entier. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, prêts à en jaillir sous la pression sanguine qui inondait sa boîte crânienne. Il aurait voulu crier, il aurait voulu se débattre mais il en était incapable. 

Il aurait dû sentir le piège. Cette petite demoiselle toute apprêtée qui se disait perdue dans un des quartiers les plus hostiles de la ville … S’il y avait prêté attention à certains signes, il se serait aperçu de l’aisance de sa démarche, du regard froid qui se cachait derrière les larmes de ses yeux. Peut-être même aurait-il anticipé la chute qu’elle avait feint et la pointe de son ombrelle sur son mollet. Malheureusement, il n’avait vu qu’une pauvre jeune fille aisée à qui soutirer quelques pièces en échange d’un service.
Elle l’avait empoisonnée et il allait mourir. Bêtement.

Évidemment, il avait commis dans sa vie suffisamment d’atrocités pour mériter ce qui lui arrivait mais il ne s’attendait pas à ce que cela se termine ainsi. Il allait mourir de la main d’une gamine. Et le plus dérangeant? Il était incapable de se souvenir d’elle. Qui diable pouvait-elle être avec son histoire d’enlèvement et de tribu?

Comme si elle avait compris ce qu’il avait à l’esprit, elle s’approcha de lui et s’accroupit à hauteur de son visage. Elle retira le petit chapeau posé sur le chignon complexe de ces cheveux, le posa sur la chaise à côté d’elle, puis retira une longue épingle qui libéra une étonnante chevelure aux boucles cuivrées. L’homme eut une lueur de panique en voyant la pointe de l’épingle. Elle le vit et lui sourit.
Ne t’inquiète pas de ça, murmura-t-elle.”

Tout doucement, elle passa le bout de ses doigts à la racine de ses cheveux, puis les fit descendre lentement jusqu’à son cou, emmenant sur leur passage une étrange et fine pellicule de peau et révélant soudain un aspect tout autre que ce visage de poupée.
A ce moment précis, tout s’articula dans la tête de l’homme. Ça ne pouvait être qu’elle. Tout le récit qu’elle venait de lui faire prenait sens, y compris cette référence au sang … Maintenant il comprenait. La surprise agrandit encore ses yeux, sa respiration se suspendit. Ce visage emplit soudain tout son esprit. Son cœur eu un dernier soubresaut puis s’arrêta. Pour toujours. La jeune fille ne pu retenir une petite exclamation de surprise, visiblement déçue que tout cela s’arrête tout net.

Dans les yeux livide de l’homme qui avait détruit son enfance et massacré sa tribu, il n’y aurait  plus jamais d’autre image que celle de son visage à elle. Elle avait accompli une partie de sa vengeance. A la fois la plus simple et la plus effrayante.  

Avec un soupir résigné, elle se redressa, épousseta machinalement sa robe et attrapa sa valise posée à côté de la chaise ainsi que son chapeau et son épingle à chignon. Elle repéra le petit miroir suspendue au dessous de la bassine souillée dans laquelle l’homme avait dû se raser le matin même. Avec précaution, elle posa la bassine sur le plancher et tira la chaise devant la commode. Elle décrocha ensuite le miroir et le positionna afin de pouvoir s’y voir une fois assise et enfin, ouvrit la petite valise devant elle. Elle prit un instant pour observer son reflet dans le miroir. En enlevant son masque, elle avait révélé une peau diaphane couverte de fines écailles d’un vert très pâle. Apaisée de ce qu’elle venait d’accomplir, elle se permit un instant de répit sous son apparence naturelle.

A l’exception de sa peau recouverte d’écailles et de ses yeux aux pupilles oblongues, son apparence était très similaire à celle des humains. Ni queue, ni nageoire, ni langue fourchue. Néanmoins, elle avait très vite appris à cacher ses particularités. Les mêmes qui avaient valu le massacre de sa tribu dix ans auparavant et la quasi extinction de sa race, des siècles avant. Dans les livres que lui avait fourni Sarah, elle avait découvert une quantité incroyable d’histoires sur son peuple mais probablement peu d’information véritablement pertinentes. Les origines de son peuples ne remontaient pas à la nuit des temps, comme le racontent souvent les légendes mais étaient le fruit de manipulations génétiques afin d’exacerber une des caractéristiques principales de leur race, à savoir des particularités chimiques de leur sang, de leur salive et de leurs larmes. Ceci, elle avait pu le vérifier elle-même, en étudiant avec l’aide de Sarah ses propres fluides. Elle s’en était servie d’ailleurs pour tuer sa victime aujourd’hui. 

Mais la légende disait aussi que ce peuple contenait en lui la clé de bien plus mystérieux secrets. Cela leur avait valu d’être réduits en esclavage, élevés en captivité et étudiés, comme des rats de laboratoire jusqu’à ce qu’un petit groupe s’échappe et disparaisse. Ils avaient alors pu vivre un temps, loin des humains et de leur civilisation, dans un endroit tenu secret. Malheureusement, les humains peuvent s’avérer aussi persévérants que cupides et ce que ne dit pas la légende, c’est que des mercenaires avaient un jour trouvé cette tribu. Personne n’était en mesure de raconter ce qui s’était passé ce jour là dans le désert. Mais elle, elle avait survécu. Chétive, elle n’avait pas semblé de grande valeur pour les mercenaires et leur chef avait préféré la vendre à un cirque plutôt qu’attendre qu’elle grandisse et devienne utilisable. Cela lui avait indéniablement sauvé la vie. Et mené le mercenaire à sa perte.

Comme elle l’avait dit, la jeune fille n’avait pas de souvenir de cette période, pas à proprement parlé. Mais depuis, elle avait grandi et sous la tutelle de Sarah, elle avait beaucoup appris. Suffisamment pour mener à bien cette mission vengeresse. Malheureusement, elle restait condamnée à masquer son identité. Ceux de son peuple qui étaient resté en captivité avaient au fil des générations comme dégénéré, leurs fluides devenant instables ou se tarissant même. Elle, en revanche, fruit d’une évolution plus naturelle de sa race avait un sang concentré et fort. Si son existence venait à être connue, nulle doute qu’elle aurait une valeur marchande extraordinaire. D’autant plus qu’elle serait d’ici quelques années en âge de procréer, ce qui augmenterait encore son potentiel.

Pour l’instant, elle devait reprendre le fil de sa mission. Elle sélectionna dans sa petite valise un flacon au couvercle noir qui contenait un onguent dont elle s’appliqua une fine couche sur le visage puis elle remit en place son masque qui fusionna instantanément avec ses traits pour lui donner à nouveau l’apparence d’une jeune humaine, rouquine, avec des tâches de rousseurs. C’était une de ses identités préférées. Une jeune fille cultivée de bonne famille. Elle releva ses cheveux à nouveau en chignon, ajusta son petit chapeau – une des coquetterie qu’elle affectionnait – puis en utilisant quelques poudres et produits sortis de sa valise, elle s’affaira à se donner une apparence débraillée, les yeux rougis de larmes, les joues tachées de poussière, son chapeau de travers. Bien que cela lui coûte, elle tira aussi sur un des boutons de sa petite veste bleu marine pour le déchirer.

Elle vérifia ensuite que tout était en ordre dans la pièce, et afin d’effacer jusqu’à la dernière trace de son passage, elle vaporisa une essence dans l’air qui aurait brouillé le flair du plus fin limier. Elle referma sa valise, pris une grande inspiration et sortit dans le couloir. Elle savait que personne ne surveillerait la sortie sur la cour. Avec Sarah, elles s’en étaient assurées. Elle s’y faufila discrètement puis, alors qu’elle rejoignait la rue, elle se mit à sangloter de manière bruyante. Il ne fallu pas plus de cent mètres pour qu’une femme s’inquiète et vienne à sa rencontre, prête à aider une pauvre jeune fille égarée, qui pourrait certainement la récompenser d’une pièce si elle l’aidait à s’en sortir. Elle s’efforcait de tenir son rôle, à coup de sanglots, de pleurs et de bafouillages lorsqu’une jeune femme brune au teint mat et de petite taille surgit à son tour dans la rue en criant :
“Lizzie ! Lizzie ! Ou es-tu?” Puis repérant la jeune fille et se précipitant pour la serrer dans ses bras :
“Lizzie, enfin! Mais où étais-tu ? Je t’ai cherchée partout ! 

Oh, Sarah, j’ai eu tellement peur, tu n’étais plus là et … tous ces gens … répondit-elle d’une voix fluette.
Moi aussi j’ai eu peur ma Lizzie. Allez, viens, rentrons.”

Toutes deux allaient partir quand la femme qui avait recueilli Lizzie aggripa le bras de Sarah. La brunette se tourna alors vers elle et lui glissa une pièce dans la main en lui offrant un sourire reconnaissant. Elle murmura à la femme, sur le ton de la confidence :
“Je crois que sans moi, elle se perdrait dans sa propre chambre!”
Et elle glissa une autre pièce dans la main de la femme, visiblement ravie d’une telle récompense pour si peu d’efforts.

Lizzie et Sarah s’éloignèrent sous les yeux de passants indifférents et quand elles furent à bonne distance, Lizzie essuya son visage et dit simplement à Sarah :
“C’est fait. On peut quitter la ville maintenant.”

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