Portrait de Taznar – 2/2

Elle n’avait pas toujours vécu avec les humains. Née dans un village des montagnes Tharkardan du royaume de Thorbardin, elle y avait passé ses premières années de manière très paisible. Sa mère lui apprenait à reconnaître les plus belles pierres extraites du cœur de la montagne et lui montrait comment les magnifier en créant des bijoux et des parures. Tout son clan vivait dans la paix et l’opulence, jusqu’au jour où une sombre armée avait brutalement envahi son univers.

Elle se souvenait encore du bruit des bottes et des lourdes armures, des cris de ceux de son clan transpercés par le métal froid des armes, de la terreur qui avait envahi tout son être alors qu’ils avaient massacré sans retenue. Puis, ils avaient rassemblé les survivants et séparé les pus jeunes qu’ils avaient enfermé dans une cage au milieu de la grotte principale. Là, sous les yeux paniqués des jeunes nains incrédules, ils avaient égorgé tous ceux qui refusaient de se soumettre à eux. Ils avaient torturé les fiers nains pour briser leurs esprits, devant leurs propres enfants.

Taznar n’effacerait jamais de sa mémoire le sourire qu’affichait les visages des monstres alors qu’ils donnaient la mort à ceux de son clan. Lorsqu’ils avaient amené son père et sa mère, le cri de son petit frère Rurik lui avait fendu le cœur et durant les interminables minutes de leur agonie, elle l’avait maintenu contre elle malgré ses ruades afin qu’il ne voit pas l’horreur de cette mise à mort. Elle-même incapable d’affronter le regard suppliant de sa mère s’était concentrée sur ses bourreaux, fixant dans son esprit le moindre détail de leurs physiques, de leurs armures et de leurs armes qui lui permettrait de les reconnaître et de leur faire payer.

Plus tard, alors que les envahisseurs avaient célébré leurs exactions à grands renfort de tonneaux de bière naine et avait relâcher leur attention, Totnor, le plus jeune oncle de Taznar, qui avait réussi à échapper aux rafles, trouva le moyen de s’approcher de la cage. Et avec toute la force d’un nain habitué à travaillé dur dans la mine, il en avait écarté les barreaux pour que les plus petits puissent se faufiler à l’extérieur et s’enfuir. Taznar et son frère Rurik avaient fait partie de ces chanceux.

Le courageux nain avait mené la poignée de gamins affolés le plus loin possible du village. Pendant ce qui leur sembla des jours, changeant régulièrement de cachette, ils avaient erré à travers les galeries de la grande montagne pour échapper aux soldats dont les cris résonnaient encore dans les souterrains.

Ces événements avaient fait s’évanouir le moindre espoir chez Taznar et à six ans à peine, une volonté de vengeance, une colère sourde envahissait son petit cœur innocent, bouillonnant désormais de voir rendue la justice pour ceux qui avait souffert et péri. Pourtant, elle s’efforçait de faire taire toutes ces émotions pour se concentrer sur la seule chose qui comptait à ce moment là : protéger son petit frère Rurik.

De temps en temps, Totnor les laissait pour tenter de leur trouver de la nourriture. Ce fut lors d’un de ces moments, alors qu’ils étaient tapis dans une fissure horizontale de la roche que les soldats retrouvèrent leur trace. Taznar tenta de garder les enfants les plus silencieux possible mais la proximité grandissante des hommes armés et les seules ombres, terrifiantes, qu’ils distinguaient depuis l’intérieur de leur cachette eurent rapidement raison des petits esprits déjà bien malmenés qui, paniquant, sortirent de leur abri et tentèrent de s’enfuir. Même Rurik échappa finalement à sa sœur.

Bien sûr, les soldats les repérèrent bien vite et avec des rires gras, ils les acculèrent à quelques mètres seulement de l’endroit d’où ils venaient de sortir et les abattirent un par un de flèches tirées presque à bout portant.
Taznar qui observait la scène désemparée et incapable de faire quoi que ce soit, vit ses petits compagnons tomber lourdement sur le sol. Lorsque Rurik fut à son tour touché et s’écroula, elle se mordit la main pour retenir un hurlement. Et elle continua à mordre jusqu’à avoir le goût du sang dans la bouche, puis celui des larmes qui s’y mêla. Son pauvre petit frère qu’elle n’avait pas pu protéger et dont le visage, vidé de toute vie, était tourné vers elle, comme la suppliant de lui venir en aide…
C’était ce visage qui hantait ses nuits et cette scène qu’elle revivait chaque fois qu’elle fermait les yeux, essayant vainement d’en changer l’issu funeste.

Après que les soldats soient partis, elle était resté de longues heures cachée dans cette fissure, n’osant ni bouger ni regarder à l’extérieur de peur qu’ils reviennent pour elle. Elle avait récité toutes les prières qu’elle connaissait, supplié les Dieux nains que rien de tout cela ne soit arrivé ou pour qu’ils prennent sa vie plutôt que celle de son pauvre petit frère. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps jusqu’à réaliser que la peur avait quitté son cœur en même temps que les larmes son corps. Et une fois de plus, ce vide fut comblé par un tout autre sentiment.
Elle devait sortir. Sortir de sa cachette, sortir de sa montagne, sortir de ce cauchemar. Elle couvrit le corps de son petite frère de pierres, afin qu’il repose en paix. Et dans la pénombre et le silence de la montagne, sur cette tombe improvisée, elle fit la promesse de ne pas avoir de repos tant qu’elle ne serait pas devenu la plus forte des guerrières. Alors, elle reviendrait ici dans la montagne et tuerait jusqu’au dernier des soldats qui avait apporté la mort à son clan. Elle lui fit également la promesse que plus jamais quelqu’un ne mourrait sous sa protection.

Lorsque Taznar acheva son récit, Alderic ne réagit pas. Elle supposa qu’il s’était endormi et se laissa sombrer dans le sommeil à son tour. Mais si elle avait pu voir le visage du garçon à ce moment là, tout comme sur le sien une quinzaine d’année auparavant, elle aurait pu voir au-delà des sillons tracés par des larmes, la détermination de celui qui vient de faire le serment de réparer une injustice faite à une personne qui lui est chère.

Ce que Taznar n’avait pas vu non plus quinze ans plus tôt, c’était son oncle, plus avide que courageux, recevant quelques pièces d’argent et une bien maigre promesse de survie afin qu’il fasse sortir les enfants de la cage et les mène dans les galeries pour que les soldats puissent se divertir d’une petite chasse improvisée.

Au réveil d’une nuit peuplé de nombreux rêves brumeux, Taznar et Alderic avaient tous deux le cœur lourd. Ils n’échangèrent que peu de mots durant les quelques heures de voyage qui précédèrent leur arrivé à l’Académie. Au pied du majestueux bâtiment, dans lequel son rang et sa race ne lui permettait pas d’entrer, sous le regard dédaigneux des gardes, Taznar résista à l’envie de prendre Alderic dans ses bras. Au lieu de cela, elle lui mit une tape sur l’épaule et lui dit sobrement :
« Montre leur qui t’es gamin! Tu me r’trouveras là quand t’auras r’çu ta belle robe! » Et elle le poussa vers la lourde porte en métal.

Pour tous les deux, c’était un chapitre de leur vie qui se terminait et nul ne savait ou le suivant les mènerait.
Taznar se demanda un instant ce qu’elle allait bien pouvoir faire maintenant qu’elle n’était plus au service d’Alderic. Le père du garçon lui avait proposé un bon poste dans la garde de la ville, mais il était hors de question que sa vie se résume à jouer aux cartes et patrouiller dans les rues.
Depuis qu’elle avait quitté la montagne, elle avait affronté de nombreuses épreuves. Puis le père d’Alderic l’avait recueillie et l’avait mise au service de son plus jeune fils, pour le défendre, mais surtout pour lui tenir compagnie. Elle avait eu l’occasion d’apprendre les rudiments du maniement de la hache et du bouclier mais à 20 ans passé, elle avait un objectif plus ambitieux et ce n’était pas en restant dans la garde d’une petit ville paisible qu’elle l’atteindrait.

Elle avisa alors la taverne la plus proche et décida que quelques chopes de bière avant de prendre une décision ne lui ferait pas de mal.

Apparitions

« Back to Ansalon » – D&D 5e custom – 2020

Découvrir aussi

Portrait de Taznar – 1/2

Elle se réveilla en sueur et essoufflée. Au dessus d’elle, le visage poupin d’Alderic se confondit un instant avec celui qui hantait ses nuits depuis des années. Un cri s’étouffa dans sa gorge avant que les dernières brumes du cauchemar ne s’effacent pour laisser place à la réalité. »Qu’est ce qui t’arrive, gamin? lâcha-t-elle en se…

Laisser un commentaire