« Les Chasseurs m’ont toujours impressionné. Chez moi, dans mon village, ce sont des hommes et des femmes puissants, admirés et respectés. Tous les enfants rêvent de recevoir les Marques d’Encres, ces tatouages si caractéristiques que le Chasseur reçoit au terme de son initiation.
Les tatouages, les plus belles fourrures, des armes affûtées et cette assurance dans leur démarche et dans leur regard. Petit, je les considérais comme des dieux vivants. Avec mes copains, on passait des heures à faire semblant d’être des Chasseurs, à traquer de petits animaux pour s’entraîner, à se défier pour savoir qui serait le plus fort, le plus rapide, le plus agile ou le plus furtif.
Un jour, nous avions même été jusqu’à dérober des morceaux de charbon pour dessiner sur notre visage et sur nos bras. Pour imiter les Marques d’Encre. Bien sûr, nous nous étions caché dans les bois pour faire cela, pour ne pas prendre le risque de nous faire attraper par les adultes qui voyaient dans ces marques un caractère sacré. Seulement, nous avions tellement appuyé pour tracer ces dessins que malgré plusieurs bain dans l’eau de la rivière, une fois les traces noires de charbon parties, il nous restait encore et toujours de belles marques rouges. Imaginez que ça a valu à certains une belle raclée. Mais, s’ils ont appris de manière cuisante ce jour là qu’on ne plaisante pas avec le Sacré, ma sanction, si elle ne fût pas physique, n’en fût pas pour autant plus agréable. Et probablement bien plus lourde de conséquences… «
Les yeux perdus dans le vague, le jeune homme suspendit son récit un instant. Manifestement, évoquer ses souvenirs fit remonter en lui des émotions qu’il avait du mal à gérer. Cependant, son interlocuteur ne dit rien. Il restait dans l’ombre et se contenta de tendre un long bras décharné pour leur servir de la bière. Silild en bu une longue gorgée puis reposa délicatement la vieille chope en terre cuite, qui avait dû entendre plus d’un récit d’aventure ou de drame. Un sourire amer sur le visage, il se pencha en avant sur la table et planta son regard dans celui de l’homme assis en face de lui. D’où il était, il ne pouvait voir que ces yeux froids. Il ne devina même pas le rictus de satisfaction qui se dessinait sur le visage de l’inconnu, ravi de la tournure de la conversation.
« Ce jour là, en me voyant avec ces marques, mon père ne s’est pas mis en colère comme je m’y attendais. Non. A la place, il a posé sur moi un regard plein de déception et de tristesse. D’une voix froide, il m’a annoncé ma punition et a tourné les talons. Je ne me souviens plus de la punition en question. Je me souviens seulement de ce regard qui disait : « Tu ne mérite pas ces marques. Tu ne les auras jamais. »
L’explication que mon jeune esprit trouva à cela était simple : mon père m’estimait incapable de devenir un Chasseur et cette tristesse dans son regard était celle ressentie à la perspective de mon échec certain. Alors, à l’aube de mes 7 ans commença à grandir en moi une volonté farouche, presque une rage, qui me forçait à repousser toujours plus loin les limites de mon corps. Ma vie de jeune garçon ne tournait plus qu’autour de ça : être le meilleur. Etre le meilleur et réussir les Épreuves. Voir la fierté dans les yeux de mon père.
Seulement, lorsque j’eus 13 ans, et que se profilait l’Initiation, même mon corps semblait me refuser la réussite. Les garçons, et même certaines filles de mon âge développait déjà une forte musculature alors que je restais désespérément sec et fin. Grand, certes, mais comme dépourvu de volume. J’avais beau faire, mon corps ne semblait pas vouloir se remplir. Oh, on tenta bien de me rassurer avec quantité d’arguments. Un jour, c’était parce que je ne mangeais pas assez de viande, l’autre c’était par manque de bouillie. D’autres fois encore, c’était parce que je faisais trop d’exercice et en désespoir de cause, on finissait par me dire qu’un corps grand comme le mien prenait du temps pour se construire et qu’il me fallait être patient.
Et plus le temps passait, plus la tristesse de mon père à mon égard se transformait en inquiétude ou en amertume.
Un soir, alors que je rentrais de ma corvée de bois, je surpris une conversation entre mon oncle et mon père qui restera gravée dans ma mémoire pour toujours. J’entend encore mon oncle dire de sa grosse voix dont il tentait de maîtriser les intonations pour qu’elle ne s’entende pas à l’autre bout du village : « Tu ne peux pas le laisser continuer ainsi, disait mon oncle. Pour recevoir les Marques, il ne s’agit pas de capturer un lapin ou un daim. Il faut affronter un Ours ! Un Ours, Amalrik ! Alors que ton fils pèse à peine plus lourd que mon chien ! Il n’est pas fait pour ce genre de combat et tu le sais ! Tu dois réagir ! » Mon père se contenta de grogner et moi je bouillonnais. Mon oncle non plus ne me croyait pas capable. Personne ne me croyait capable.
Fou de rage, je jetais le bois au pied de notre cabane et m’enfuis en courant dans la forêt. Je courus d’abord pour mettre de la distance entre le village et moi. Puis, je courus pour ressentir la douleur et punir ce corps qui refusait d’être comme les autres. Alors que mes muscles me semblaient sur le point de se déchirer sous l’effort, alors que mes poumons brûlaient à chaque inspiration, et que mon cœur menaçait de s’arrêter tellement il battait fort, je me forçais encore à continuer.
Mon visage ruisselait des larmes de ma colère, de ma tristesse, de toutes les douleurs mais je ne réussissais pas à m’apaiser. Je n’en pouvais plus mais il m’en fallait encore. J’étais incapable de m’arrêter et je courus ainsi jusqu’à ce que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu’à ce que je finisse par tomber, étalé de tout mon long dans les feuilles et la mousse, au pied d’un arbre. Dans un sanglot, je maudissais le jour qui m’avait vu naître.
Sans avoir la force de me tourner, ni même de bouger, je sombrais alors dans un sommeil agité de rêves éthérés que je ne comprenais pas, peuplé d’ours, de lapins gigantesques et de fillettes qui se moquaient. Il y avait également une voix qui me parlait un langage que je ne comprenais pas.
J’émergeais finalement sans savoir où j’étais, ni combien de temps j’avais dormi. Mon corps entier n’était que douleur. Je me mis péniblement sur pied et cherchai un point d’eau, à la fois pour boire et pour me laver. Rompu à ce genre d’exercice et malgré la fatigue, je ne mis pas longtemps à repérer un petit cours d’eau claire. Le soleil était haut dans le ciel, nous étions aux abords de la saison des bourgeons aussi je me dis que l’eau ne serait pas trop froide et qu’un bain me ferait certainement le plus grand bien. J’enlevais ma chemise de toile grossière et ma culotte de cuir en grimaçant. Non seulement cela me demanda beaucoup d’effort mais je m’aperçus également que ma course folle avait laissé des marques sur mes vêtement et sur tout mon corps. Ma peau était striée de griffures, de bleus et d’écorchures de telle manière que je semblais couvert d’étranges dessins.
Ayant posé mes vêtements au sec, je rentrais dans l’eau en en savourant la fraîche morsure. Ressentir autre chose que la douleur était assez agréable. La rivière n’était pas large mais elle était suffisamment profonde pour que je m’immergeais entièrement, retenant mon souffle et savourant de laisser l’eau porter mon corps. Je me laissais remonter à la surface et restait un long moment flottant ainsi, nu, dans l’eau bienfaisante. Je me souviens que j’aurais tout donner pour que ce moment dure une éternité tant je me sentais bien. Je ressentais une sorte d’harmonie qui me poussa à fredonner un petit air qui me semblait venu de ma petite enfance. Je flottais et je ne ressentais plus la douleur de mes blessures, ni celle de mes muscles, ni celle de mon esprit. Les yeux fermés, j’étais à la fois en moi-même et en équilibre dans un espace bienveillant. Pour la première fois depuis des années, je me laissais aller. Je savourais cet état de grâce quand soudain un bruit me fit sursauter et reprendre pied. J’avais eu l’impression d’entendre un murmure venant de derrière moi sur la berge. J’eus beau scruter les herbes hautes et les fourrés, comme je le faisais à la chasse, je ne vis rien et n’entendis pas d’autres bruits que le gazouillis des oiseaux. Pourtant, cette voix … J’aurais juré qu’elle m’était familière. Je me rassérénais en me disant que j’avais dû m’assoupir et rêver. Il était temps de sortir de l’eau. Le soleil bien qu’encore faible à cette saison me sécha rapidement et je pu remettre mes vêtements. Ce bain m’avait été réellement bénéfique. Il me sembla même que mes blessures étaient atténuées. Peut-être n’étaient-elles pas si profondes que ça. En tout cas, je me sentais bien et cet état, bien qu’étrange, me convenait parfaitement.
Il me fallu quelques instants pour trouver mes repères quant à ma localisation. J’avais couru bien plus longtemps et plus loin que je m’en serais cru capable à cette époque et ma course effrénée m’avait mené au-delà de la limite de notre territoire. En fait, j’avais reconnu … »
Silild s’interrompit à nouveau. Cette fois, il s’était laissé emporté par une sorte d’euphorie. L’inconnu nota mentalement que le jeune homme ne faisait pas que raconter, il revivait mentalement ces expériences et les émotions y étant associées. Il aurait été curieux de savoir à quel point. Il se redressa légèrement sur sa chaise, se gardant toutefois de montrer trop d’attention. Silild, y voyant plutôt de l’impatience, s’empressa de reprendre.
Mais, bref, l’important n’est pas là. Je pense que c’est ce jour là que c’est produit une sorte de déclic. Bien entendu, je ne l’ai pas compris tout de suite comme il aurait fallu. Je ne suis même pas sûr d’avoir bien saisi encore aujourd’hui. Toujours est-il que je suis rentré au village. J’ai présenté des excuses à mon père pour mon comportement immature, j’ai repris le fil de ma vie et j’ai commencé mon initiation.
Dans mon village, cette période concerne tous les jeunes gens et dure plusieurs années. On quitte le foyer familial pour s’installer dans une cabane commune, avec des Chasseurs aguerris. Notre quotidien est alors rythmé par les entrainements et les corvées, au village ou en forêt. Parmi les capacités que l’on sollicite chez les jeunes Chasseurs, il y a celle de pister et débusquer les animaux mais aussi celle de les capturer et de les tuer avec un minimum de souffrance. Bien entendu, le Shaman nous transmet aussi les rudiments d’herboristerie pour se nourrir, se soigner et éviter de s’empoisonner. Cela constitue l’essentiel de l’enseignement des premiers temps. Puis vient l’apprentissage de la survie et enfin, dernière étape avant de passer les épreuves : la défense. En hiver, de nombreux carnivores sont attiré par le village et il est de la responsabilité des Chasseurs de protéger le village. C’est le plus compliqué car il faut de longues heures d’observations de ces animaux pour les comprendre et adapter les techniques à leurs spécificités. Comme je le disais tout à l’heure, tout cela se termine avec l’affrontement d’un Ours mais j’y reviendrais.
Quoi qu’il en soit, j’ai fait mon initiation fidèle à moi-même, en m’entraînant deux fois plus que les autres. Et ça n’a pas fait de moi un Chasseur d’exception. Peut-être que ça aurait pu avec le temps … Je n’étais pas mauvais pour autant. J’ai tenté tant bien que mal de compenser mes faiblesses. Lorsque je ne pouvais pas utiliser la force, j’utilisais la ruse. A l’endurance, je préférais la rapidité et l’agilité. Mes compagnons finirent même par trouver pratique que je puisse grimper plus haut qu’eux dans les arbres et ils appréciaient aussi ma dextérité pour faire les pièges. J’avais toujours du mal à accepter que certaines de mes camarades me poussent d’un coup d’épaule lorsqu’il s’agissait de tirer ou porter des charges lourdes, ce qui arrive quand on tue un gros cerf mais je me sentais finalement assez normal. Jusqu’à ce que tout bascule.
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