Portrait de Silild Sha’Arog – 2/2

« J’avais déjà entamé ma 16ème année lorsqu’au printemps, nous avons pu assister aux Épreuves de trois de nos camarades. Les Épreuves consistent à trouver un ours adulte dans les forêts du Nord, à le capturer sans le blesser et le maintenir captif deux jours et deux nuits, le temps pour le Shaman de lui prélever le sang avec lequel il fait les Marques d’Encre. Bien sûr, il faut aussi que les jeunes se nourrissent et survivent seuls le temps de la capture, sachant que cela ne doit pas durer plus de 7 jours. Pendant tout ce temps, une dizaine de villageois, Chasseurs et apprentis, accompagnés du Shaman les suivent et surveillent que tout se déroule correctement. Evidemment, ils n’ont pas le droit d’intervenir ou de les aider. »

L’inconnu savait tout cela, toutes ses coutumes stupides de ces brutes du Nord, trop respectueuses de la vie pour faire de bons guerriers, trop bêtes pour comprendre la magie et, de fait condamnées à rester des pourvoyeurs de viande fraîche et des traqueurs de loups, ignorant volontairement tout du monde au-delà de leur Forêt. Seulement, Silild était différent et son devoir ce soir-là était de découvrir à quel point. Peut-être se révélerait-il être celui dont il avait besoin et pour ça, il devait patiemment écouter son récit en espérant qu’il en viendrait rapidement aux faits. Si seulement il pouvait obtenir ces informations autrement… Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment.
Il resservi une fois de plus les chopes se demandant si le jeune homme se rendait compte qu’un pichet ne pouvait en aucun cas contenir autant de boisson qu’il lui en avait servi depuis qu’ils étaient attablés ensemble. Chassant cela de son esprit, il se concentra à nouveau sur son petit protégé, non sans un léger soupir.

« J’étais tellement excité à l’idée de les accompagner ! J’allais enfin percer le secret des Épreuves. Et voir un ours ! En plus, parmi les apprentis qui avaient été choisis, se trouvait Haldora, une fille qui appréciait ma compagnie. Dans la forêt, nous ne dormions pas séparés comme au village et je comptais bien profiter de la fraîcheur de la nuit pour lui proposer mes services afin de la réchauffer. Ce petit voyage se profilait d’excellente manière.

Les deux premiers jours furent assez agréables, consacrés principalement à une marche assez calme, suivant le rythme des Initiés et durant laquelle je passais du temps auprès du Shaman. La nuit, Haldora me rejoignait, visiblement intéressée par l’idée de se réchauffer mutuellement.

Dans la matinée du troisième jour, un des initiés repéra les traces d’un Ours. Ses empreintes indiquaient qu’il s’agissait d’une femelle de taille moyenne, progressant seule. Tout indiquait que nous nous trouvions sur son territoire, aussi les Initiés suivirent les directives qu’on leur avait enseigné afin de mettre en place des pièges pour la capturer. Je décidais de me séparer des autres observateurs et de me faufiler à la suite de Biorn, un grand blond que je n’affectionnais guère. Je progressais tant que possible dans les branches des arbres car cela me garantissait de ne pas me faire repérer par des traces au sol. Et concentré sur l’Ours, mon cher camarade ne penserait certainement pas à lever les yeux 4 mètres au dessus de lui. Ce point de vue me permis de la voir en premier. C’était une bête magnifique, avec un pelage brun doré, épais et soyeux, que ses muscles puissants, à chacun des ses pas faisaient onduler de manière envoutante.
Je m’installais sur une branche pour l’observer attentivement, subjugué par un tel animal. Je scrutais chacun de ses mouvements, de ses pattes, qui se posaient sur le sol avec une étrange délicatesse pour une aussi grosse bête, à son museau qui flairait l’air devant elle, ou ses beaux yeux bruns qui semblaient si petits mais posait un regard vif sur son environnement. Elle avait une petite queue qui battait une mesure dont elle seule percevait le rythme. 

Soudain, elle se figea. Tournant légèrement la tête sur la droite, je compris pourquoi. Biorn venait d’entrer dans mon champ de vision et elle l’avait senti. Lui ne paraissait pas l’avoir remarqué encore. Cet imbécile avait les yeux rivés sur le fil dont il devait se servir pour le piège mais qu’il avait complètement emmêlé et il s’approchait dangereusement de l’Ours. Bien qu’ayant peu d’estime pour lui, je ne lui souhaitais pas d’échouer ainsi à son épreuve, bêtement dévoré par une Ourse, pour un fil emmêlé. En plus, un prédateur qui tue un humain peut et doit être tué par les Chasseurs et je n’avais pas non plus envie de voir l’Ourse mourir. Cependant, je ne pouvais pas intervenir, ni le prévenir. J’hésitais un instant à jeter au loin un bout de bois pour faire diversion mais c’aurait été de la triche et je n’étais même pas sûr que ça fonctionne. L’Ourse n’avait toujours pas bougé, elle humait l’air. Elle ne l’avait pas encore vue, sinon, elle se serait mise en position pour attaquer. Je ne pouvais rien faire et cela me torturait. Un des plus beaux moment de ma vie allait être gâché par cet imbécile incapable de garder un fil enroulé. Je le maudis intérieurement et me concentrait sur l’Ourse. C’était décidé, si je la voyais prête à attaquer, j’interviendrais. Je guettais ses mouvements et me mis à murmurer à son attention : « Allez ma belle, c’est rien, il ne mérite pas que tu meurs pour lui, sauve toi. Allez, fais demi-tour. Pars, mais pars … allez. Il ne faut pas que tu restes là ».

De toute mes forces, je voulais qu’elle m’entende, qu’elle réagisse et soudain, j’entendis une voix dans ma tête, la même que j’avais entendu dans la rivière, que j’entendais régulièrement dans mes rêves sans y prêter attention. Cette voix semblait psalmodier avec moi. Inconsciemment, au rythme de cette voix, je continuais à parler à l’ourse en me balançant sur ma branche. L’air autour de moi se fit comme plus chaud et vibrant. D’un seul coup, des images et des sensations m’assaillirent.
La forêt, je la voyais d’en bas. Je la sentais comme si mes sens étaient décuplés.L’humidité et la chaleur du sous bois, le vent qui porte d’autres odeurs, des odeurs fortes et inconnues et cette tache jaune dont je ne reconnais pas les contours. En un instant, je comprends que cela ne vient pas de moi, mais de l’Ourse. Je la regarde et saisi la panique dans ses yeux. Elle m’a entendu, elle se lance en avant, en secouant sa tête comme pour échapper à ma présence dans celle-ci. J’entend le cri de Biorn qui découvre la présence de l’Ourse mais je ne le vois plus. Tout se mélange. L’ourse panique encore plus, elle grogne et se débat, elle court et saute. La tache jaune gesticule, panique aussi. Tout est flou pour moi mais je sens la catastrophe. Je panique aussi. C’est de ma faute. Je veux crier mais je n’y arrive pas alors je pense le plus fort possible : « Fuis ! ». Je ne sais plus à qui je m’adresse, si c’est à moi-même, à l’ourse, à mon compagnon. Je sens sa panique aussi et c’en est trop. Mes jambes se dérobent sous moi, je me sens tomber. Je me vois tomber. Je vois une patte qui s’élève en l’air, du sang chaud et odorant qui gicle. J’entends des cris au loin et soudain, je sens le contact dur du sol sous moi. « Pourquoi tu n’as pas fuis ? » Le noir se fait dans ma tête sur cette dernière pensée.

Je me suis réveillé une semaine plus tard, au village. Les Chasseurs m’avaient ramené, Haldora m’avait veillé, Biorn était mort et l’Ourse aussi. J’étais responsable de cela. Comment ? Pourquoi ? Ma tête fourmillait de questions et de culpabilité. Mais j’étais incapable de parler ou de bouger. Face à mon mutisme, les visites d’Haldora furent de plus en plus espacées. Je passais un mois ainsi. Non pas qu’une raison physique m’empêche de me lever, mais mon esprit avait apposé sur mon corps comme un verrou. Une vieille femme du village venait me nourrir et me laver mais je voyais dans son regard une peur que je n’avait encore jamais vu. Mon père passait de longs moments silencieux à mes côtés et je fus surpris un jour de voir que son regard avait changé. La tristesse avait fait place à la résignation. Je crus même y voir une sorte de soulagement.
Puis, un matin alors que, comme toute les nuits, j’avais entendu la voix dans mes rêves, il m’apparut évident que je devais me lever. J’avais eu une idée. Je m’habillais rapidement dès que mon père eu quitté la maison, pris un linge de toilette et  je me faufilais dans le village en direction de la rivière. Là bas, j’enlevais tous mes vêtements et me glissait dans l’eau.

La sensation de l’eau, presque tiède, sur mon corps éveilla tous mes sens qui semblaient jusqu’alors endormis. Comme après ma course effrénée, je plongeais d’abord entièrement dans l’eau puis me laissais doucement remonter à la surface, le visage tourné vers le ciel, les bras et les jambes en croix. Je fis le vide dans ma tête. Résolu à trouver des réponses à mes questions sur toutes ces choses, j’avais besoin d’un point de départ et je m’étais souvenu au réveil que le moment où cette voix avait été la plus claire, c’était lors de mon bain dans la rivière. Je me concentrai sur mes sensations et tentait de reproduire l’harmonie, l’équilibre de ma première fois.  La voix fini par se faire entendre, lointaine d’abord, puis de plus en plus présente. Je me concentrai encore plus, pour la percevoir au mieux.

C’était comme un chant, le chant de mon enfance. Je le fredonnais doucement, à l’unisson avec la voix mais je ne le comprenais toujours pas. Je sentis alors comme une vibration autour de moi, comme si l’eau faisait des vaguelettes. Les yeux toujours clos, je visualisai ces vaguelettes et je les suivis mentalement. Elles me menèrent sur la berge. J’avais l’impression de voir tout cela dans ma tête. Là, au bord de la rivière, je vis une forme. J’en suivis les contours. Massive mais pas très grande, elle m’était familière. Elle était flou et j’avais l’impression de la regarder comme si elle se trouvait devant le soleil. Je continuais et sondais les détails qui m’apparaissaient dans cette forme quand j’entendis : « Bonjour Silild ». 

Ma réaction fut telle que je manquai de perdre pied et de boire la tasse. Revenant à la surface, un regard vers la berge confirma mon impression. Le Shaman s’y trouvait, debout, l’air grave. 
Pour la seconde fois, j’expérimentais la télépathie. Du moins, c’est ce que m’expliqua le Shaman. Il m’expliqua également ce qui, selon lui, c’était passé avec l’Ourse dans la forêt. Lorsque je lui demandais s’il possédait aussi des pouvoirs comme ça, il parut effrayé et me répondit que non. Ce n’était pas le genre de chose que pouvaient faire les gens de notre village. Cependant, il savait que dans le sud, certains humains et certaines créatures pouvaient communiquer par le seul biais de leur pensée. Il m’avoua que cela le dépassait et que cela effrayait les gens du village. Je représentais un danger et, même si ce n’était pas volontaire, ils considéraient que Biorn était probablement mort par ma faute. Il m’expliqua alors que cela me venait probablement de ma mère et qu’il me faudrait aller en parler avec mon père, puis partir car on ne voulait plus de moi dans le village. Il me dit les choses de telle manière que je ne peux que l’écouter et encaisser. D’une certaine manière, tout mon monde s’écroulait. Je n’aurais jamais mes Marques d’Encre. Je ne pourrais même pas rester avec mon père. J’étais différent mais sans savoir ni comment, ni pourquoi. « 

Silild était éprouvé par ce récit qui remuait beaucoup de choses en lui et ravivait des sentiments difficiles avec lesquels il n’arrivait plus à faire le point. Il savait qu’il fallait qu’il termine son récit rapidement mais il se demanda l’espace d’un instant s’il en aurait le temps. Quelque chose d’étrange émanait de son auditeur. De l’impatience, mais aussi autre chose. Ces derniers temps, il avait appris à faire confiance à son instinct et bien qu’il lui ai été recommandé, l’inconnu en face de lui n’était pas clair. Quoi qu’il en soit, il avait des réponses dont Silild avait besoin.

« Je suis donc allé voir mon père et non sans difficultés, nous avons eu une longue conversation à propos de ma mère. Je ne vais pas vous ennuyer avec les détails mais il m’a appris qu’il avait trouver ma mère dans la forêt. Il l’avait recueilli, en était tombé amoureux et quand elle s’était révélée être enceinte, il avait proposé de s’occuper d’elle et du bébé, bien que ce ne soit pas le sien. Malheureusement, elle était morte en me mettant au monde. Elle avait laissé derrière elle un coffret avec un carnet et une amulette, qu’il devrait me remettre lorsque le moment serait venu. Je compris alors pourquoi il m’avait fait enseigné les rudiments de la lecture et de l’écriture.
Il s’était occupé de moi comme si j’étais son fils mais à mesure que je grandissais, il voyait bien que je n’étais pas comme les autres garçons. Sa plus grande appréhension était de découvrir à quel point j’étais différent et maintenant qu’il le savait, il devait me laisser partir. Il me donna les objets de ma mère et tout un tas de conseils sur la vie parfaitement inutiles à quelqu’un dans ma situation. Il avait trouvé ma mère vers le sud, c’était par là qu’il fallait que je commence.
Cette nuit là, nous avons parlé plus que dans toute ma vie auparavant. Mon père s’est livré à moi à propos de bien des choses. Au petit matin, il m’a donné une vieille carte, conseillé de prendre quelques jours de nourriture, mon couteau, ma lance, les quelques affaires que j’avais et de partir. Puis, lui même quitta la cabane.
Imaginez bien que j’étais dévasté. Mais je n’avais pas le choix, alors je me suis mis en mouvement. J’ai bien vu Haldora me regarder partir mais je ne lui ai pas fais de signe. A quoi bon.

C’était il y a un peu plus d’un an maintenant. J’ai traversé de nombreuses régions pour arriver jusqu’à vous mais on m’a dit que vous seriez en mesure de m’en dire plus sur l’amulette, sur ma mère et sur moi-même. »

Ce disant, Silild sorti de sa poche un petit mouchoir. L’inconnu se redressa un peu trop vivement, trahissant cette fois son empressement. Lentement, Silild déplia le mouchoir pour faire apparaître une pièce cuivrée, visiblement ancienne à en croire sa patine et retenue par un lacet de cuir sombre. Plus petit que le poing, elle présentait un ensemble de symboles entrelacés qui  n’avait aucun sens pour un œil non averti. L’inconnu, lui, la reconnu immédiatement.
« Bien entendu, il s’agit d’une copie que j’ai fait réalisé par un artisan de confiance. L’original est en lieu sûr. Je suis peut-être une brute du Nord, selon vous, mais je n’en suis pas moins prudent. »

Il rangea alors la pièce et s’adossa à sa chaise, savourant son petit effet. L’inconnu resta immobile un instant, puis rabattit son capuchon pour offrir à Silild un visage amusé, pas aussi effrayant que ce à quoi s’attendait le jeune homme.

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